Catégorie : Où sont-elles et où sont-ils maintenant?

Photo en plongée d’une table avec dessus une peinture d’une station de métro londonienne, des tubes de peinture, un contenant d’eau et un pinceau, une assiette en guise de palette et une tasse de thé
Peinture par Sally Booth d’une station de métro de Londres lors du confinement


Lors du premier mois de la contagion de COVID-19, j’ai écrit un courriel à Sally Booth, artiste et ancienne du programme Sync, afin de savoir où elle en était avec son isolement et de voir si elle aimerait discuter de ses activités annulées et du fait d’avoir à redémarrer sa carrière à zéro.


Sally a écrit un article à propos de sa pratique pour notre programme Sync Leadership en 2010. Dix ans plus tard, forte de nombreuses expériences professionnelles, Sally travaille régulièrement comme artiste et animatrice, et est rentrée au Royaume-Uni quelques jours à peine avant le début du confinement après un échange culturel fructueux à Shape Arts, à Chicago.

dessin de la ligne d’horizon de la ville de Chicago
Chicago Skyline, dessin par Sally Booth, mars 2020 

Avec une exposition et des performances au Turbine Hall du Tate Modern dans le cadre de son projet Edges and Extremes à travers Shetland et Cornwall, et ses croquis faits dans le métro de Londres, sa carrière d’artiste comporte également diverses commandes d’œuvres et des formations sur le modèle social du handicap. Formatrice régulière pour VocalEyes, Sally explore et partage toute la profondeur de l’expérience de son handicap visuel, donnant vie à l’art et à la culture à travers des audiodescriptions.

Lors de notre conversation, qui a eu lieu lors de la quatrième semaine de confinement en Angleterre, Sally a avoué que bien que la solitude des premières semaines fut agréable – et plutôt familière en tant qu’artiste – le fait d’avoir perdu toutes ses perspectives de travail à venir et l’isolation imminente l’ont fortement touchée après quelques jours. Suite à mon courriel initial, Sally a dû s’attarder aux lacunes numériques qui existaient dans son quotidien. Bien que son site Web ait remporté un prix Jodi pour l’accessibilité en 2009, elle n’avait pas de comptes de médias sociaux ni d’applications pour les réunions et discussions en ligne.

Une femme tient un iPad dans son jardin tandis qu’un voisin tenant un jeune enfant lui donne des instructions de l’autre côté de la clôture.
Sally ouvre une session Zoom sur son iPad avec l’aide de ses voisins

En vue de notre entrevue sur Zoom, Sally est parvenue avec l’aide de ses voisins à télécharger Zoom et Otter.ai sur son iPad afin d’enregistrer nos voix et créer des sous-titres de nos conversations. Cela nous permettra de sous-titrer le court-métrage que nous avons réalisé et elle continuera d’utiliser ces outils, malgré leurs limitations. Sally a même fait des audiodescriptions de ses photos depuis l’autre côté de la clôture.

Une petite fille assise à une table joue à un jeu avec un adulte
Sally et son père jouant à un jeu de bâtonnets.

Ensemble, nous avons pu avoir une belle conversation et avons exploré une nouvelle métaphore de leadership qui décrit très bien ce que l’on ressent lorsque l’on doit recommencer à zéro, à travers un jeu de bâtonnets appelé « pick-up sticks » auquel elle jouait avec son père lorsqu’elle était enfant. Nous avons également parlé d’intimité, et du fait que nous nous ennuyions des nuances qu’apporte le travail en proximité avec d’autres, que ce soit dans le cadre de formations, de séances de coaching, ou dans une galerie d’art. Nous avons toutefois noté que malgré tout, nous avons pu au cours de notre réminiscence virtuelle raviver notre rapport agréable et nous avons ri aux éclats. Vous pouvez visionner la vidéo de notre conversation avec audiodescription en anglais ci-dessous.


Une vidéo de Sally Booth et de Sarah Pickthall parlant de métaphores de leadership
Audiodescription en anglais de la conversation sur Zoom entre Sally et Sarah


Sofya Gollan avait déjà amassé une multitude d’expériences et de réussites professionnelles lorsqu’elle s’est jointe au programme Sync en Australie en 2015. Toutefois, elle sentait qu’elle ne progressait pas à ce moment particulier dans sa vie. Malgré nos expériences et nos qualifications, les barrières subtiles et moins subtiles qui existent dans nos sociétés continuent souvent de se dresser devant nous et d’empêcher notre progression en tant que professionnel·le·s sourd·e·s et handicapé·e·s.


Une femme portant un manteau rouge vif est assise dans une voiture côté passager. Elle dirige un acteur portant un chandail à capuchon assis au côté conducteur.
Sofya Gollan sur le plateau de tournage de son court-métrage Gimpsey (2016)

J’ai rencontré Sofya en ligne en mai dernier afin de discuter de comment Sync l’avait aidée à changer du tout au tout. Elle détient actuellement le poste de gestionnaire de fonds pour le cinéma et la télé à Screen NSW. Sofya et moi avons toutes deux travaillé dans le domaine de la télévision inclusive. Pour ma part, c’était en tant que membre de l’équipe de ZZZap!, un projet analogue d’Art Attack au Royaume-Uni, qui avait été conçu afin d’inclure les enfants sourds dans la programmation télévisuelle conventionnelle. J’écrivais les scénarios de l’émission et j’interprétais avec mes mains les sketchs des « Handymen ». Très tôt dans sa carrière, Sofya était l’une des présentatrices de Play School en Australie, et elle continue d’être impliquée dans l’émission en la carrière médiatique qu’elle mène depuis 30 ans.

Une femme assise dans un fauteuil orange anime l’émission Play School sur la chaîne ABC, en Australie.
Sofya Gollan dans Play School sur ABC, en Australie

Sofya est réalisatrice et scénariste de documentaires et de drames, et depuis 10 ans plusieurs de ses œuvres ont été présentées dans des festivals internationaux majeurs. L’un des films récents qu’elle a écrits et réalisés, intitulé Gimpsey, fut en nomination aux prix ACCTA en 2017 dans la catégorie « courts-métrages sociaux ». Le film paraît au début de la vidéo que nous avons faite de notre conversation sur Zoom.

Les métaphores pour le leadership font partie du programme Sync, et j’ai demandé à Sofya si elle se souvenait de la métaphore qu’elle avait utilisée lors de sa participation au programme à l’époque. Elle ne s’en souvenait pas, ce qui en soi était très drôle. Mais même si l’on adopte une métaphore pour le leadership à un certain moment, cela ne veut pas dire qu’il faut l’utiliser pour toujours.

Plan rapproché de la tête d’un serpent vert fluorescent en mue.

Il est possible de choisir différentes métaphores et analogies pour refléter là où en est à tout moment donné de sa carrière professionnelle. Nous avons poursuivi notre conversation en discutant du fait que Sync lui avait permis de se renouveler, comme un serpent qui fait sa mue.

Vous pouvez visionner notre conversation, qui inclut des extraits du film Chlorine Dreams (1998, 10 minutes) par Sofya, dans lequel une jeune fille trouve un garçon ressemblant à un fantôme dans sa piscine.

Sofya et Sarah en conversation sur Zoom, mai 2020
Audiodescription de la conversation Zoom entre Sofya Gollan et Sarah Pickthall

Être sourde, c’est une chose, mais Sofya m’a expliqué que son expérience est intersectionnelle et relève non seulement de son handicap, mais également de l’identité de genre. L’industrie est encore pleine de partis pris. Le fait d’être sourde et femme était doublement difficile à l’époque, alors comment le programme Sync t’a-t-il aidé? « Je crois que nous avons exploré l’idée de dire « oui » à tout lors de notre coaching. » Je me souviens également d’avoir eu cette conversation lors de notre coaching à l’époque.

Parfois, si l’on adopte une autre stratégie pendant un moment, des occasions inattendues risquent de surgir. Sofya faisait déjà beaucoup d’efforts pour se faire connaître, mais après de nombreux refus, le fait de dire « oui, pourquoi pas? » sans se laisser démoraliser a changé sa perspective. Bien connue du public australien, Sofya avait déjà cette capacité naturelle pour le réseautage, mais c’est ce changement de perspective qui a fait toute la différence.

Se débarrasser de ses vieilles habitudes et en accueillir de nouvelles a porté ses fruits pour Sofya. Selon elle, la première opportunité qu’elle a acceptée à l’époque est directement liée à là où elle en est aujourd’hui. C’était aussi simple que ça.

Elle occupe maintenant un rôle où elle investit dans les gens, et est responsable de la gestion complète d’un contenu télévisuel et cinématographique qui inclut des coproductions internationales et des courts-métrages. Elle demeure également une passionnée du développement narratif, notamment en VR. Axée sur la représentation de nouvelles expériences vécues à travers des récits narratifs prenants, elle aide à son tour les personnes avec qui elle travaille à « faire la mue ».


Sync vous permet de repenser les choses, et vous donne le temps, l’espace, et l’attention vous permettant de vous renouveler. Alors, pourquoi ne pas vous joindre à nous? Que vous fassiez déjà partie de Sync ou songiez à soumettre une demande, nous allons partager avec vous dans les semaines et les mois à venir diverses perspectives et activités. En cette période difficile, voyons comment nous pouvons changer de cap, nous renouveler, et découvrons ce qui peut en ressortir.


vue à vol d’oiseau d’un homme se déplaçant sur un plancher brillant
Won Young dans une performance improvisée filmée à Séoul en 2019

Lorsque Won Young a participé à Sync en Corée, il faisait face à un dilemme : il sentait qu’il devait continuer sa carrière en droit afin de soutenir sa famille, mais son cœur lui disait de développer sa pratique artistique. Depuis, avec l’aide d’une métaphore simple, il est parvenu à combiner les deux, et crée maintenant d’incroyables œuvres d’art tout en remettant en question des notions d’esthétiques en Corée du Sud et ailleurs.


Lors de notre rencontre en ligne en mai dernier, Won et moi avons discuté de l’impact de la COVID sur nos villes respectives, Séoul et Brighton. Ce n’était pas la première fois que nous nous retrouvions depuis la tenue de Sync en Corée en 2018; nous avions également collaboré à faire un profil sur l’art des personnes handicapées en Corée du Sud pour Disability Arts International en 2018.

Won a parlé du fait que des activistes avaient milité auprès du gouvernement afin que des personnes soient retirées des centres de soin lors de la pandémie. Ces actions avaient comme objectif d’assurer que les personnes handicapées aient le droit d’être soignées dans les hôpitaux comme tout le monde. C’était une incroyable réussite et un pas vers l’avant sur le plan politique en Corée du Sud.

Un homme parle dans un microphone qu’il tient dans sa main gauche, tout en gesticulant de la main droite.
Won Young Kim

Le droit fait partie de la vie de Won depuis plusieurs années, mais il a toujours eu envie de créer, que ce soit au théâtre, en danse ou en art performance. Won m’a rappelé ce que je lui ai demandé à Sync en 2018 : pourquoi ne peux-tu pas faire les deux? Qu’est-ce qui t’en empêche? Cette simple question lui a permis de commencer à trouver un moyen de jumeler ses deux champs d’intérêt, pour éventuellement aboutir à des prestations acclamées à Séoul en 2019.

Les œuvres parlaient d’une loi fictive – « Une loi d’amour et d’amitié » qu’il décrivait au public lors de sa performance. Won a également franchi une étape remarquable en sortant de son fauteuil roulant, une chose qu’il n’avait jamais faite en public auparavant. « J’étais inquiet à l’époque que le public me percevrait à travers ce geste comme étant une sorte de phénomène de fête foraine. »

Au contraire, l’œuvre a eu un effet viscéral puissant pour plusieurs, sans aucune trace de condescendance. Le geste de Won a été encensé par plusieurs personnes du domaine culturel et son œuvre a même été finaliste d’un prix.

Won m’a ensuite parlé des « grands pantalons » qu’il a portés pendant des années afin de prendre une forme d’apparence soi-disant normale. C’était vraiment important pour lui de paraître d’une certaine manière lorsqu’il était en public, d’un tout jeune âge et tout au cours de sa carrière juridique. Un ami et collègue artistique lui a parlé du danseur et performeur David Toole, qui a su utiliser son corps de manière audacieuse et inédite à travers sa carrière reconnue par le public.

Deux hommes jouant une scène dramatique sur scène. L’un est en fauteuil roulant en premier plan, et l’autre est debout derrière lui.

Bien que ses plans sont actuellement en suspens, Won a tout de même confiance qu’il pourra poursuivre sa pratique, et participera à des ateliers avec le chorégraphe Adam Benjamin une fois que les restrictions seront levées et qu’il pourra voyager à l’étranger. Cela nous a amenés à parler de la métaphore qu’il avait choisie lors de sa formation à Séoul en 2018; une métaphore qui avait quelque chose à voir avec le jeu de go. Won m’a rappelé que ce n’était pas le jeu en tant que tel qui lui servait de métaphore, mais bien la pierre « ordinaire » utilisée dans le jeu.


En tant que personnes handicapées, lorsque nous sommes seules ou en privé, loin du regard des autres, sortir de son fauteuil ou se déplacer d’une manière qui nous convient ne constituent pas des gestes conscients. Toutefois, notre manière d’être en public peut être très différente, lorsque nous nous forçons à nous conformer à ce que la société juge acceptable.

Cette manière consciente de se représenter s’étend maintenant jusqu’aux espaces virtuels, et il y a un grand potentiel d’être plus flexibles et décontracté·e·s à cet égard. Voici un article à ce sujet intitulé « The Softer Edges of Online-ness ».


À la fin du mois d’avril, j’ai eu la chance d’explorer l’esprit brillant de Dolly Sen et de savoir où elle en était avec sa pensée Sync à l’ère de la COVID-19. J’ai découvert que Dolly était toujours aussi subversive, quoiqu’un peu plus tranquille, plus douce, plus contenue dans son isolation en bord de mer, en attente du bon moment.

Portrait photographique d’une femme nous regardant directement, les bras pliés devant elle.
Dolly Sen près de la mer en 2020

Dans le cadre d’une mise à jour du site de Sync Leadership en mai 2020, j’étais à la recherche de perspectives en matière de leadership de la part d’anciennes participant·e·s handicapé·e·s et sourd·e·s de Sync , et Dolly m’est apparue comme étant un choix évident.

J’avais déjà interviewé Dolly il y a plusieurs années alors qu’elle faisait partie de Sync Leadership au Royaume-Uni, et j’étais maintenant curieuse de savoir comment le côté subversif de cette artiste, activiste, commissaire et cinéaste servait à guider sa vie et sa pratique. Je voulais savoir si elle avait changé quoi que ce soit dans sa manière de travailler et de se battre pour de justes causes. 

Elle est certainement centrée davantage sur sa pratique artistique, et a récemment été commissaire d’une exposition collective à la Bethlem Gallery.

Nous entamons notre conversation en parlant d’un moment de grâce offert par Homer Simpson, un philosophe sous-estimé selon mon interlocutrice : Lisa Simpson explique à son père qu’en chinois, les mêmes caractères sont utilisés pour les mots « crise » et « opportunité », et Homer lui répond en créant le néologisme « crisortunité ». Les défis que pose cette pandémie sont indéniables, mais la situation est également la « crisortunité » parfaite selon Dolly. « La population constate enfin à quel point les systèmes de santé et d’aide sociale ont été décimés, » dit-elle.

Elle maintient qu’il est pressant de battre le fer qu’est la pandémie de COVID-19 tandis qu’il est chaud. « Je suis capable de rejoindre encore plus de gens en ce moment car ils constatent enfin la situation avec leurs propres yeux, ça ne tient plus de l’abstraction pour eux. La situation normale était déjà intenable. Je commence à voir comment je peux utiliser ces temps difficiles afin d’améliorer les choses. »

Dolly à la Wellcome Collection, 2020

Elle me rappelle qu’elle n’a jamais vraiment eu de stratégie ou d’approche particulière; elle utilise plutôt son pouvoir d’intention et attend le bon moment afin de laisser ses idées émerger.

Parmi tout ce bruit numérique dans lequel nous baignons tous actuellement, c’est justement à travers les médias sociaux qu’elle transmet ses idées et ses œuvres d’art à présent.

Depuis le début de la pandémie, elle partage de faux trucs et astuces humoristiques pour le confinement actuel. « Si on arrive à en rire, la situation perd de sa force obscure. » Sa production est hébergée par le site Web bien connu Disability Arts Online.

L’arrivée de son chien Scamp lui donne encore d’autres moyens de rejoindre de nouveaux publics. Dolly a toujours eu une passion pour les moutons, qu’elle partage autant dans le cadre de son travail que dans son quotidien; mais maintenant, avec sa présence accrue sur les médias sociaux et Scamp à ses côtés, il arrive que des gens l’approchent d’abord pour lui parler de son chien et qu’elle parvienne de fil en aiguille à obtenir des commandes majeures. Toutefois, celles-ci demeurent en suspens en ce moment, comme bien d’autres choses.

A picture of a red plastic charity tin saying 'Help the Normals' and 2 boxes of Dignity pills that say "Dignity cannot be taken 4 times a day" The credit in the photo says Dolly' Sen's '"Dignity" is shown (Courtesy of the Wellcome Collection).
L’œuvre Dignity par Dolly Sen comprend une boîte de pilules où l’on peut lire « La dignité ne doit pas être prise 4 fois par jour. » (Image fournie par la Wellcome Collection)

Dolly m’a avoué qu’elle se sent étrangement calme et confiante malgré l’ampleur de la crise de COVID-19 et les pertes énormes qu’elle entraîne. Elle a dit que ce calme vient probablement du fait qu’elle a passé toute sa vie à survivre à toutes sortes de discrimination et à une santé mentale variable. Son expérience l’a-t-elle rendue plus réaliste et forte face aux événements extrêmes?


Pour ma part, en tant que cocréatrice de Sync, cela me démontre l’importance de nos expériences de résilience face au désastre. Cela souligne également à quel point nous aurons besoin de leadership en tant que société une fois que cette pandémie s’estompera. Pour plusieurs d’entre nous, c’est toute une vie d’événements restrictifs et extrêmes qui nous a poussé·e·s à devoir être solides face à l’adversité. Il faut maintenant se demander où et comment investir ce leadership des personnes handicapées, alors que plusieurs d’entre nous vont devoir demeurer en confinement encore longtemps.