Alex Bulmer – leadership et la vertu de l’inefficacité

Une aiguille était posée sur un disque vinyle - son centre était décoré d'un motif rose fuchsia et orange.
Une aiguille était posée sur un disque vinyle – son centre était décoré d’un motif rose fuchsia et orange.

Alex Bulmer a rejoint le programme Sync Canada Ontario en juin dernier. Écrivaine, directrice de scène, actrice et dramaturge primée et directrice artistique du Common Boots Theatre, co-fondatrice de Cripping the Stage avec le British Council Toronto, et conservatrice principale de CoMotion 2022, un festival international des arts pour sourds et handicapés produit par le Harbourfront Centre. Alex partage la tournure de sa métaphore du leadership et bien d’autres choses encore.

Un album de disque tourne inlassablement en rond alors que l’aiguille abaisse sa minuscule dent métallique dans un sillon imperceptible.  Le métal et le vinyle : des éléments opposés, interdépendants, faisant partie d’un ensemble collectif, qui trouvent progressivement leur chemin vers une destination.

C’est la métaphore de mon leadership – un album vinyle en mouvement circulaire produisant une série de sons arrangés avec art.  Seuls, les sons produits par les différents instruments renferment de l’énergie (violon/guitare électrique), mais ensemble, ils transcendent les attentes (orchestre/groupe rock).

L’idée qu’un leadership efficace puisse en fait tourner en rond m’intrigue.  « Tourner en rond » est souvent compris comme signifiant « inefficace ».  Pourtant, le contraire – efficace – a pratiquement le statut de célébrité dans le vocabulaire capitaliste.  Selon le dictionnaire Oxford, « efficient » peut signifier capacité, cohérence, économie de travail, systématique, productif, efficace.  Pour moi, le mot suggère de faire plus avec moins, de se rendre rapidement d’un point A à un point B, le profit, les machines… et même la vision.

En me baignant dans la piscine d’un hôtel de Los Angeles en 1997, j’ai découvert la vertu de l’inefficacité.  Je faisais un voyage en solo depuis ma ville natale de Toronto, ou plus exactement, je me donnais une « thérapie de voyage » pour échapper à la réalité que j’étais en train de  « devenir aveugle ».  Lors de mon premier jour à L.A., j’ai demandé au personnel de l’hôtel quelques instructions pour la piscine extérieure, puis j’ai utilisé ma canne pour la trouver.

Après plusieurs minutes à taper sur le ciment et les meubles de terrasse, j’ai senti la fin du dur et le début du liquide.  Je me suis agenouillé et j’ai tendu une main pour confirmer que j’avais bien trouvé de l’eau. 

En me positionnant sur le bord, j’ai descendu mon corps dans la piscine. 

Une fois dedans, je me suis rendu compte que je n’avais aucune idée de sa taille, de sa forme ou de sa profondeur.  En tendant la main, j’ai senti le mur de la piscine et je l’ai tracé, nageant en rond pendant un certain temps pour comprendre sa taille et sa forme.

J’ai découvert

des fissures dans le béton

des morceaux manquants, des filtres 

et des volets

J’ai remarqué le bruit des vaguelettes contre le bord de la piscine 

Il se transformait en son en creux près de l’échelle

et

un bruit de vaguelettes en écho

en dessous 

du plongeoir.

Lentement, progressivement, à travers des cycles de ne pas savoir à savoir, j’en suis venu à comprendre… 

la forme de la piscine –

elle était celle 

d’un

haricot

ronde à une extrémité et étroite à l’autre.

J’ai découvert le bassin en rassemblant des pièces individuelles, qui, à vue d’œil, auraient été éclipsées par l’ensemble.

« Devenir aveugle » – deux mots qui, jusqu’à ce moment, avaient suggéré une perte, un manque de conscience, une chute.  Mais là, dans cette piscine particulière en forme de haricot, ce « devenir aveugle » a été ressenti comme un potentiel, un devenir – devenir quelqu’un qui tourne en rond, un collectionneur de « qu’est-ce que c’est », un archéologue perceptif.

Et donc, pour revenir à ma métaphore du vinyle…

Il continue à tourner…

l’aiguille métallique reste connectée,

se déplaçant le long du sillon.

Notes, rythme, phrases, battements du temps –

l’inattendu, une émergence,

une œuvre d’art,

une chanson.

Je suis ma métaphore.  La cécité est une sorte de fuseau horaire.  L’archéologie perceptuelle nourrit un sens et un lien.  Grâce à cela, moi – et d’autres – devrions prospérer.  Mais nous vivons dans une société « taille unique », conçue pour rationaliser la plupart de nos activités, pour nous rendre « efficaces ».  Résister, c’est être vulnérable.  Cet effet de poussée/traction est stressant, malsain et épuisant.

Nous devons construire un avenir plus vivable, imaginé et conçu pour activer plutôt que pour désactiver.  Le fait d’être habilité, ou d’avoir des besoins d’accès satisfaits, ne devrait pas être un privilège détenu par certains.  Ce doit être une valeur publique partagée, au même titre que l’eau propre, un système de soins de santé public, l’électricité, les routes.

Imaginez une subvention d’accès à l’échelle canadienne pour couvrir les coûts d’accès individuels – travailleurs de soutien personnel, interprètes, technologie d’adaptation ou transport, financement direct disponible pour ceux qui rencontrent des obstacles ou qui sont à risque d’exclusion.

Une telle chose existe dans d’autres pays.  Imaginez que la politique d’« aide » devienne plus transactionnelle que caritative.

Imaginez un revenu mensuel de base qui permette de choisir une occupation saine.  Durant la COVID, le gouvernement canadien a fourni un revenu mensuel de base à ceux qui ne pouvaient plus travailler – un montant qui dépasse de loin la somme pitoyable accordée aux personnes handicapées qui ne peuvent jamais travailler ou sont exclues de l’emploi en raison d’un manque d’accessibilité.

Alors que mon aiguille tourne en spirale de plus en plus près du centre…

Valorisez l’interdépendance

Imaginez au-delà du présumé

Trouvez votre sillon

Dites « Oui, et… »

Dites « NON, mais… »

Chantez.

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